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Le Baiser au lépreux - François Mauriac (1922)

  • Photo du rédacteur: Max
    Max
  • 17 nov. 2024
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 nov. 2024

Un roman aussi court qu'intense sur un mariage voué à l'échec. Et une lecture bouleversante sur l'engagement dans ce qu'il a de plus absolu.

Un roman sur l'amour, le mariage, la foi et la rédemption
 

Le Baiser au lépreux, François Mauriac, Le Livre de Poche, 1967 (1922)

Jean Péloueyre est riche, mais d’une laideur peu soutenable. Or voici que pour des raisons pécuniaires on arrange son mariage avec la jolie Noémie d’Artiailh. Les deux jeunes époux vont connaître un conßit parallèle, lui entre son amour et la conscience de sa laideur, elle entre son désir d’être une authentique épouse chrétienne et sa répugnance physique pour le mari qu’on lui a imposé. Paru en 1922, Le Baiser au lépreux fit scandale et imposa l’univers mauriacien, où les turpitudes cachées des familles bourgeoises se mêlent aux thèmes du romancier chrétien. Il marque le début d’une série de chefs-d’œuvre, qui culminera avec Thérèse Desqueyroux et Le Nœud de vipères.

 

François Mauriac est l’un des écrivains français les plus emblématiques du XXème siècle. Si aujourd’hui son œuvre est un peu tombée dans l’oubli, notamment au regard d’autres grands noms du siècle dernier, comme les Romain Gary, Paul Valery, Simone de Beauvoir, Albert Camus ou encore Jean-Paul Sartre, il a néanmoins su marquer la littérature française de son empreinte. Obtenant le Grand Prix du roman de l’Académie Française en 1926, mais également le Prix Nobel de littérature en 1952, la très grande majorité de ses romans et autres travaux sont empreints d’un très fort catholicisme, ce qui peut, en partie, expliquer le déclin de son influence de nos jours.


Néanmoins, son leg est particulièrement important : son œuvre comptant plus d’une vingtaine de romans, quatre pièces de théâtre, cinq recueils de poésie et une multitude d’essais et écrits divers et variés. Parmi ses livres les plus connus, on peut citer Thérèse Desqueyroux (1927) ou encore Le Noeud de vipères (1932). Ici, nous allons revenir sur l’un de ses romans les plus courts, mais aussi les plus marquants tant il a contribué à mettre François Mauriac sur le devant de la scène littéraire française du début du XXème siècle : Le Baiser au lépreux.


Jean se croyait l’unique coupable ; elle se haïssait de n’être pas une épouse selon Dieu.

Un mariage arrangé qui vire au cauchemar


Publié en 1922, Le Baiser au lépreux est un roman bref (il compte à peine plus de cent vingt pages), mais ô combien dense et saisissant. Ce livre retrace un mariage de convenance dans la bourgeoisie landaise entre Jean Péloueyre, jeune homme de vingt-trois, particulièrement hideux mais issu d’une famille aisée, et Noémi d’Artiailh, jeune fille d’une famille en difficulté financière, belle et extrêmement pieuse, soumise à Dieu et aux injonctions sociales de l’époque. Cette mésalliance et ses conséquences seront au cœur du roman. Et à travers lui, on verra poindre ce qui déjà, sera l’ambition de François Mauriac : décrire les mœurs de son temps sous le prisme du catholicisme.


Mais revenons à ce livre ou, plutôt, à la tragédie qui nous y est dépeinte. Car, en fin de compte, il s’agit peut-être de cela. Jean Péloueyre est laid, chétif, et se sent profondément exclu du monde. Cette laideur, il en a pleinement conscience, et le narrateur insiste dès qu’il le peut pour le faire comprendre à son lecteur. Les mots à son égard, particulièrement durs voire violents, sont sans équivoque : « cloporte », « larve », « grillon ».


Ô mon âme, se dit Jean Péloueyre, mon âme, dans ce matin d’été plus laide encore que mon visage !

Sa future femme Noémi, elle, est son exact contraire : lumineuse, rayonnante, pleine de vie. Elle accepte, résignée, l’homme qu’elle est contraint d’épouser suite à un arrangement entre ses parents et M. Jérôme, père de Jean, continuellement malade et à la limite de la tyrannie.


Ce mariage scellera le destin des deux époux : Noémi, répugnée par le physique de son mari, tentera de lutter contre son dégoût pour s’inscrire pleinement dans l’image qu’elle a d’une femme catholique : être une épouse envers et contre tout aimante et attentionnée. Jean Péloueyre, lucide sur la répugnance qu’il inspire à sa femme, tentera par tout les moyens d’éviter d’avoir à lui imposer sa présence. Dès le matin, très tôt, il s’en va à la chasse pour ne rentrer que dans la soirée. Il ira même jusqu’à séjourner à Paris longuement pour permettre à sa femme de respirer en son absence. Entre eux finira pas s’installer un mur d’incompréhension et de souffrances, chacun devenant son propre martyr.


Un destin tragique aux airs de rédemption christique


L’une des grandes forces du roman réside dans la peinture impitoyable que fait François Mauriac de la souffrance intérieure. L’auteur s'intéresse ici à la honte et au dégoût de soi, qu’il pousse à leur paroxysme. Jean Péloueyre incarne cette figure de l’homme rongé par la culpabilité et l'impossibilité de l’amour. 


On ne refuse pas le fils Péloueyre.

Face à sa condition physique si déplorable, il s'intéressera à deux figures potentiellement salvatrices : Nietzsche et le Christ. Si Jean Péloueyre passe des heures à ressasser les écrits du philosophe allemand, dont notamment les textes relatifs à la morale du maître et de l’esclave, il n’est pas dupe sur son rapport à la religion : « Mais il découvrait soudain que la religion lui fut surtout un refuge ». Pourtant, il se rapproche peu à peu de Dieu : d’abord, en se rendant à l’église pour perdre du temps et retarder l’échéance de son retour auprès de sa femme. Puis en allant au chevet d’un ami tuberculeux dont la fin est proche, visites qui le rendent vraisemblablement malade à son tour. 


Par ce geste, et face à l'impossibilité de son mariage avec Noémi, Jean Péloueyre s’adonne au plus grand des sacrifices : se laisser mourir, pour libérer sa femme de sa présence. Une forme de rédemption qui aura des conséquences terribles pour Noémi.


Elle appartient à cette race qui ne cherche dans le mariage aucune joie charnelle ; femme de devoir, soumise à Dieu et à son époux, ce sera une de ces mères comme on en rencontre encore et de qui rien, en dépit de multiples grossesses, n’entame la candide ignorance. 

La jeune femme, elle aussi, est prise au piège de ce mariage mort-né. Et ce roman est aussi le récit de la lutte d’une jeune femme contre le dégoût que lui inspire son mari et du conflit intérieur qui la ronge. Elle, empreinte de religion, se donne corps et âme pour tenter d’aimer son mari et respecter son mariage et ses vœux. Notamment lorsque ce dernier tombe malade.


On disait en préambule que ce livre était une forme de tragédie. Et c’est précisément ici, lors de la maladie de Jean Péloueyre et sa lente agonie, que réside le nœud tragique du récit. Alors que son destin est scellé, il arrive à se transcender. Et Noémi, prenant soin de son époux, finit par aimer celui qui jusque-là la rebutait. Elle qui au début de son mariage avait été attirée par un jeune docteur, finit par le rejeter alors qu’il vient tous les jours prendre des nouvelles de Jean, prétexte grossier pour se rapprocher de Noémi.


Et c’est ici que le titre de ce roman prend tout son sens : à la manière de François d’Assise, saint qui avait été révulsé par la vue d’un lépreux, et qui avait fini par se forcer à les embrasser pour vaincre son dégoût, Noémi se bat contre elle-même pour aimer ce mari dont elle ne voulait pas. Et c’est dans la maladie de Jean qu’elle finit par elle aussi se transcender.


Plusieurs fois elle appela Jean Péloueyre la nuit afin qu’il vînt près d’elle, et comme il faisait semblant de dormir, elle se levait, lui donnait des baisers - ces baisers qu’autrefois des lèvres de saints imposaient aux lépreux.

Un roman aussi dense que poétique sur un mariage impossible


On l’a dit, le récit de ce roman est particulièrement condensé. Longue nouvelle ou court roman, peu importe à vrai dire. L’histoire de Jean Péloueyre et de Noémi n’en reste pas moins extrêmement poignante. François Mauriac, par sa plume concise, mais non moins poétique, arrive à faire de ce mariage impossible un destin unique pour les deux époux. Chacun d’entre eux, à leur manière, transcende leur situation pour se mettre au niveau de ce qu’implique le mariage au sens catholique du terme : un engagement dans ce qu’il a de plus absolu.


Si le roman est succinct, sa lecture n’en est pas moins exigeante. François Mauriac, dans ce livre, construit ses phrases de manière parfois complexe (antépositions d’adjectifs par exemple), notamment au niveau syntaxique. Mais son style, aussi suggestif que symbolique, nous emmène au fond de l’âme de ses deux personnages, rendant de fait le lecteur spectateur de ces dilemmes insolubles. 


L’ensemble de ce livre est empreint de christianisme. Si la morale chrétienne peut parfois être pesante, il n’en est rien dans ce livre. Mauriac nous plonge dans l’univers des mariages arrangés qui étaient monnaie courante à l’époque dans le milieu bourgeois rural. Le prêtre, pensant préserver ses ouailles en bénissant ce mariage, n’est pas épargné par l’auteur. Et si les deux époux sont habités par la question religieuse, leur destin ne s’y résume pas pour autant. Un très beau livre.


Comment Noémi aurait-elle su que d’un Jean Péloueyre à peine convalescent, elle eût déjà commencé à se déprendre, et qu’il fallait qu’il touchât à son heure dernière pour qu’enfin elle le pût aimer ?

Le Baiser au lépreux est l’un de ces rares romans aussi courts et denses que totalement bouleversants. Les destins de Jean Péloueyre et de Noémi d’Artiailh ont de quoi émouvoir : lui, jeune homme hideux mais issu d’une famille aisée, se trouve contraint d’épouser la jeune et belle Noémi, pleine de vie. Avant même que le mariage soit prononcé, le sort des deux époux était déjà scellé. Ce roman suit ainsi le long calvaire de ces deux jeunes gens : Jean Péloueyre, lucide sur le dégoût qu’il inspire à sa femme, fait tout pour éviter de lui imposer sa présence ; Noémi, rongée par ses dilemmes intérieurs, elle, la jeune femme pieuse, soumise à Dieu, doit se comporter en femme aimante. Cette situation devient insoutenable pour chacun d’entre eux. Jean, conscient de cette impasse, finira par se donner en sacrifice et tombera malade. Et c’est précisément dans la maladie de Jean que les deux époux finiront par se transcender. Chacun à leur manière, ils traverseront ce long chemin de croix en miroir de leurs propres démons. Avec Le Baiser au lépreux, François Mauriac fit scandale mais s’imposera dans le monde littéraire français du début du XXème siècle. Et on voit déjà avec ce livre les thématiques qui lui seront chères : les traditions bourgeoises et la morale catholique. Un très beau livre sur le mariage et son engagement dans ce qu’il a de plus absolu.


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Ralph Waldo Emerson

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