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Léon Blum, une vie héroïque - Philippe Collin (2023)

  • Photo du rédacteur: Max
    Max
  • 22 oct. 2023
  • 10 min de lecture

Un livre original sur la forme et passionnant sur le fond, qui éclaire d'un jour nouveau une figure de la politique française.


Un livre passionnant sur une figure majeure du socialisme français.

 

Léon Blum, une vie héroïque, Philippe Collin, Albin Michel, 2023

Léon Blum occupe une place modeste dans notre mémoire, loin de refléter l'importance de son héritage et l’intensité de son destin hors du commun. Dandy parisien, adulé par les ouvriers, redouté par le patronat, haï par les réactionnaires et les antisémites, le leader socialiste fut au carrefour des fractures de la société française de l'entre-deux-guerres. Devenu le bouc émissaire de Vichy après la défaite de 1940, Léon Blum fut déporté à Buchenwald puis rescapé de la Shoah.

Son combat pour la justice et l’égalité concentra sur lui toutes les haines : une violence qu’il affronta, sa vie durant, avec un courage méconnu. Une vie héroïque, donc, et un parcours inspirant qui demeure un antidote aux violences et aux faillites morales qui parfois s’emparent d’un peuple qui a peur.

Cet ouvrage est l’adaptation du podcast éponyme à succès sur France Inter suivi par plus d’1,4 million d’auditeurs.

 

Qui, aujourd’hui, est en mesure d’expliquer qui fut Léon Blum ? Mis à part l’expérience de Front Populaire, que reste-t-il de nos jours de Léon Blum et de son action politique dans l’imaginaire français ? Les réponses à ces questions illustrent à elles seules le grand paradoxe qui entoure la figure de l’un des plus grands hommes politiques français. Car s’il y a bien une chose qui ne peut lui être enlevé, c’est bien d’avoir été l’une des plus grandes figures politiques de la première moitié du siècle dernier. Socialiste convaincu, intellectuel passionné, mais homme d’Etat avant tout, son nom est peu à peu tombé dans l’oubli. De temps à autre, il y a bien certaines figures contemporaines de la gauche qui le citent de loin, sans vraiment assumer son héritage pour autant. L’Histoire a été particulièrement sévère avec Léon Blum, lui qui pourtant fut, à bien des égards, un héros de l’entre-deux-guerres, et une figure de résistance pendant l’occupation allemande. C’est pour lui rendre hommage et souligner toute l’importance que Léon Blum a eu pour la France que ce livre mérite d’être lu.


Blum est une penseur de la crise de la société bourgeoise. De l’affaire Dreyfus à 1940, il n’a fait que répercuter, tenter de comprendre ce que les inégalités, les injustices générées par l’organisation libérale de la société provoquaient comme risques, comme périls, comme éloignement de cet idéal de justice et d’égalité que lui professait.

Avant de continuer, peut-être rappelé ici la forme pour le moins originale de cet ouvrage. Avant d’en faire un livre, Philippe Collin avait organisé une série de podcasts autour de Blum sur France Inter. Ce livre n’en est que l’adaptation. Mais quelle adaptation. En conviant pour ce travail une dizaine d’historiens, Collin (et de fait les podcasts) donne à ce livre une dimension polyphonique particulièrement agréable, rythmant de manière formidable la vie de Léon Blum. Et illustrer cet ouvrage avec tant de photos et de citations, c’est aussi, d’une certaine manière humaniser davantage son histoire et le ramener, pour quelques heures de lecture tout du moins, à la vie.


Blum, un intellectuel avant tout


À en lire cette biographie, difficile d’imaginer à ses débuts que Léon Blum serait l’une des figures marquantes de la politique française de la première moitié du siècle dernier. Issu d’une famille française d’origine juive, il grandit à Paris. Élève particulièrement brillant, sa scolarité réussie lui permettra de devenir conseiller d’Etat à 23 ans. En 1895, il sera nommé auditeur du Conseil d’Etat et le restera près de vingt-cinq ans. Il mettra cette carrière entre parenthèses de 1914 à 1916 pour être chef de cabinet du socialiste Marcel Sembat, Ministre des Travaux publics.


Léon Blum est quelqu’un pour qui l’écriture et la littérature comptent avant toute chose.

Mais s’il prend son travail particulièrement à cœur, sa volonté est avant tout d’être reconnu par le monde littéraire. Durant la première partie de sa vie, c’est à cette passion de la littérature qu’il se donnera corps et âme. La grande majorité de ses travaux se tournera vers des critiques littéraires et théâtrales. En 1907, il écrira un essai qui lui valu de nombreuses critiques, antisémites pour la plupart. L’époque était malheureusement éminemment nauséabonde à l’encontre des juifs, l’affaire Dreyfus ayant déchaîné une haine et une violence inouïes. Cet essai, c’est Du mariage : un livre vraiment novateur et avant-gardiste dans lequel il évoque ses réflexions sur cette institution maritale et appelle les femmes à vivre des relations préconjugales, ce qui était mal vu à l’époque, contrairement aux hommes qui pouvaient en vivre autant qu’ils le souhaitaient.


D’une certaine façon, cette essai féministe cristallisera une haine à son égard qui perdurera jusqu’à fin de sa vie. L’antisémitisme délirant contre sa personne, ainsi que des critiques sur son physique (Léon Blum était un bourgeois, voire un dandy, qui s’habillait toujours soigneusement, de manière efféminée pour ses ennemis, et avait une voix plutôt fluette), l’accompagnera durant tout le reste de sa vie politique.


Si la suite de sa carrière politique l’éloignera en partie de cet amour de la littérature, il continuera à écrire. À titre d’exemple, nous pouvons ici citer un autre de ses essais, À l’échelle humaine, écrit pendant sa captivité durant la Seconde Guerre mondiale et publié en 1945.


Une figure majeure de l’entre-deux-guerres


L’événement fondateur de la conscience politique de Léon Blum, ou en tout cas sa première incursion réelle dans la politique française est bien évidemment l’affaire du capitaine Dreyfus, injustement accusé de trahison. Face à l’antisémitisme à ciel ouvert qui sévissait à cet époque, et face à l’injustice de la situation, Blum défendra le capitaine Dreyfus. Son rôle sera mineur, mais son implication à le défendre sera à l’image du reste de sa vie politique : se battre contre toute forme d’injustice.


Dans la vie de Léon Blum, tout change après l’affaire Dreyfus. Cela dit, précisions que le rôle qu’il y a joué fut assez mineur. Il n’avait pas 30 ans et il s’est engagé dans le combat avec ses armes à lui. En tout cas, cette affaire est centrale pour comprendre la suite.

Léon Blum arrive sur le tard au sein de l’équipe dirigeante de la SFIO, en 1919. Si pendant toute sa jeunesse, le jeune Léon Blum a été fortement inspiré, sur le plan littéraire, par Maurice Barrès, il entrera très tôt dans le giron de Jean Jaurès pour qui il aura une immense admiration. C’est d’ailleurs en 1919 qu’il sera élu député, et tentera de préserver l’héritage de son mentor.


Le congrès de Tours de 1920 sera un premier marqueur. La SFIO est au bord de l’implosion. Les révolutions en Russie font monter le communisme et enjoignent tous les militants européens à rejoindre la Troisième Internationale. Mais Blum refuse de rejoindre le bolchévisme et de suivre les communistes et les membres les plus à gauche de son parti. À l’image de Jaurès, Blum prône un socialisme plus progressif et réformiste que ses adversaires communistes. Mais ce qui devait arriver arriva : le congrès marque une rupture entre la SFIO, socialiste, et les communistes. Blum sera par la suite l’un des dirigeants de la SFIO.


Durant les années 1920, Blum est député d’un parti dont l’influence baisse. Les socialistes ont toujours un journal qui fonctionne bien, Le Populaire, journal pour qui Blum écrit pratiquement tous les jours, mais sur le plan électoral, l’heure de gloire du parti est désormais derrière lui. Pour garder son poste de député, Blum sera même obligé d’aller faire campagne à Narbonne (le candidat socialiste lui permettant de faire campagne à sa place au vue de l’aura que Blum conserve néanmoins).


Au début des années 1930, le fascisme bouleverse le paysage politique européen, et surtout français. Blum, qui subit toujours et encore des violences antisémites, sera en première ligne et permettra d’ériger le Front Populaire.


Le Front populaire est une alliance défensive contre le fascisme, contre le fascisme intérieur d’abord, contre le fascisme extérieur ensuite ; en février 1934, nous sommes au moment de la montée des ligues en France, et à l’extérieur nous sommes un an après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler à la chancellerie de Berlin.

Un destin de héros


Avec l’arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933 (Blum ne comprend pas ce qui se joue à ce moment-là), le sentiment nationaliste s’intensifie partout en Europe. Le 6 février 1934 a lieu une crise sans précédent en France suite au limogeage du préfet Jean Chiappe : une manifestation des ligues d’extrême droite vire à l’émeute. La gauche est médusée et cet événement la pousse au compromis et à l’unité face au fascisme qui ne cesse de progresser.


Ce climat délétère, Léon Blum va le traverser non sans dommage. Le 13 janvier 1936, alors que Léon Blum est en voiture avec sa femme et un député, il est violemment agressé par des membres de l’extrême droite, dont certains de l’Action française. Blessé gravement à la tête, il lui faudra plusieurs semaines pour récupérer.


Durant les mois qui suivent, les principaux partis de gauche se rapprochent, le parti communiste et la SFIO en tête. Les tensions et l’antisémitisme progressent également. C’est dans ce contexte que naît le Front Populaire, qui rassemble notamment la SFIO, le parti communiste et le parti radical. Lors des élections législatives d’avril et mai 1936, cette alliance remporte la majorité des voix. Le premier gouvernement Blum va donc voir le jour.


Blum est le seul homme politique ayant une origine, une religion qui n’est pas chrétienne, à avoir exercé les plus hautes responsabilités en France. Il est le premier en 1936.

Cette victoire n’a jusqu’alors pas d’égal dans l’histoire de la politique française. C’est la première fois qu’une coalition de gauche arrive ainsi au pouvoir. Avec la majorité des députés issue de son parti, Blum se retrouve à la tête du gouvernement. Il a alors 64 ans. L’espérance est telle dans le monde prolétaire que des grèves spontanées éclatent. Mais ne nous y trompons pas : il s’agit de grèves festives qui démontrent tout l’optimisme des ouvriers suite à cette élection. Blum et son gouvernement saisissent l’occasion pour appliquer rapidement des réformes révolutionnaires pour l’époque : ce sont les accords de Matignon. Parmi les principales mesures : la semaine de 40h, les congés payés, les contrats collectifs.


Les congés payés ne figuraient pas au programme du Front Populaire ; il s’agissait d’une volonté personnelle de Léon Blum. Ces mesures sont si attendues et si profondes qu’elles vont changer la France à jamais.


Néanmoins, l’euphorie ne durera que quelques semaines. Si la crise sociale est résolue, la crise économique et politique continue. La guerre d’Espagne éclate, et Léon Blum n’est pas ménagé par ceux, en interne, qui voudraient un soutien militaire aux républicains espagnols. Quant aux adversaires du Front Populaire, ils attaquent le gouvernement avec une rare violence. Mis en échec, Blum devra démissionner en 1937 et sera remplacé par un gouvernement du parti radical. Il reviendra former un deuxième gouvernement, mais devra rapidement renoncer. Il sera remplacé par Edouard Daladier.


Lors de la Seconde Guerre mondiale, Blum ne sera pas un personnage central. Néanmoins, il deviendra une figure de la résistance d’une manière assez inhabituelle. En effet, lors de l’arrivée de Pétain au pouvoir, ce dernier décide d’arrêter certaines figures de la politique française qui à ses yeux ont conduit à la débâcle, Daladier et Blum en tête. Leur procès a lieu en 1942 : c’est le procès de Riom. Pétain et son administration veulent faire un exemple et imputer la responsabilité de la défaite aux accusés (le général Gamelin, Daladier, Blum et d’autres). Si le général Gamelin refuse de parler, Daladier et Blum se défendront corps et âme et mettront à mal l’accusation. Leur défense est telle qu’elle obligera les autorités à ajournement indéfiniment le procès, voyant que ces derniers avaient renversé le jury et l’opinion. Si pour beaucoup Blum représente alors une forme de résistance face à Pétain, il passera la totalité ou presque de la guerre emprisonné, d’abord en France puis en Allemagne.


« On est socialiste à partir du moment où l’on a cessé de dire : “Bahh c’est l’ordre des choses, il en a toujours été ainsi et nous n’y changerons rien.” A partir du moment où l’on a senti que ce soi-disant ordre des choses était en contradiction flagrante avec la volonté de justice, d’égalité, de solidarité qui vit en nous. » Léon Blum, La voix des nôtres, 1930

Blum : un héritage


Dans les pas de Jean Jaurès, Blum a tout au long de sa vie défendu un socialisme humaniste, guidé par un sens d’une justice universelle. Assumant sa judaïté mais se vivant comme Français, il se battra tout au long de sa vie pour un socialisme réformiste, bien loin du marxisme dogmatique et révolutionnaire prôné par certaines figures de l’époque comme Jules Guesde. Pour Blum, le socialisme devait s’imposer en politique comme un aboutissement naturel du progrès de l’humanité, par la réforme et non la révolution. La déroute de 1940 et les événements qui ont conduit à la Seconde Guerre mondiale, notamment côté français, s'expliquent pour lui comme un échec de la bourgeoisie des années 1930.


En fin de compte, si ce livre donne certaines clés pour comprendre la vision du socialisme que Blum a toujours défendu durant sa carrière politique, il s’attache avant tout à éclairer l’homme qui se cachait derrière cette figure politique majeure. A travers de nombreuses photos d’archives et le point de vue de plus d’une dizaine d’historiens, le livre de Philippe Collin permet d’appréhender Léon Blum sous un jour nouveau, sans doute plus personnel.


C’est une aspect que l’on retrouve plusieurs fois dans la vie de Léon Blum : il s’est dévoué à cette grande idée du socialisme, mais à plusieurs étapes de sa vie il est en fait confronté à autre chose que le socialisme.

Avec cet ouvrage, Philippe Collin adapte sa série de podcasts à succès et permet à un public nouveau, peu habitué à ces capsules audios, de découvrir sous un jour nouveau une figure majeure de la politique française du siècle dernier : Léon Blum. Alliant photos d’archives et interventions de plus d’une dizaine d’historiens, Collin rend ainsi hommage à un homme politique, juif qui plus est, qui aura traversé la fin du XIXème siècle et la première partie du XXème avec comme boussole constante un socialisme humaniste qui aura transformé la France. Si, de nos jours, le nom de Blum est associé pour l’éternité au Front Populaire, cette coalition de gauche qui aura tant apporté au peuple français avec les congés payés et la semaine de 40h par exemple, ce livre nous dévoile un homme qui aura été, à bien des égards, un héros français mais dont, pourtant, nous nous souvenons que trop peu. Intellectuel passionné amoureux de la littérature à qui il destina une partie de sa vie, Blum arrivera sur le tard en politique pour devenir l’un des dirigeants d’une SFIO mal en point après le Congrès de Tours. Mais dans le sillage de son modèle, Jean Jaurès, Léon Blum a toujours œuvré pour l’unité de la France, et fut même une figure de résistance face au gouvernement pétainiste lors du procès de Riom. A la lecture de ce livre riche mais agréable, le lecteur ne peut que se dire que l’Histoire à été particulièrement sévère avec un homme qui a tant compté pour la France.


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Ralph Waldo Emerson

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