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L'été où tout a fondu - Tiffany McDaniel (2016)

  • Photo du rédacteur: Max
    Max
  • 16 mars
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

Un roman noir à la frontière du conte et de la fable métaphysique. Avec son style poétique et puissant, Tiffany McDaniel nous offre une lecture envoûtante.


Un roman noir, poétique et puissant, qui hantera longtemps quiconque referme ses pages
 

L’été où tout a fondu, Tiffany McDaniel, Gallmeister, Totem, 2023 (2016)

Été 1984 à Breathed, petite ville de l’Ohio, pétrie de ferveur religieuse et de préjugés. Le procureur Autopsy Bliss, tourmenté par la lutte entre le bien et le mal, publie une annonce dans le journal local : il invite le diable à venir lui rendre visite. Le lendemain, un jeune garçon à la peau noire et aux yeux d’un vert intense se présente devant le tribunal. Il prétend répondre à l’appel. Des événements inquiétants commencent alors à se produire et réveillent les superstitions. Cet enfant est-il l’incarnation du mal ou un simple vagabond à l’âme meurtrie ? Dans le même temps, une vague de chaleur infernale s’abat sur la ville.

 

Originaire de l'Ohio aux Etats-Unis, Tiffany McDaniel est une autrice qui s'impose progressivement comme une voix majeure de la littérature contemporaine. Sa sensibilité artistique trouve racine dans son enfance, marquée par une forte connexion avec la nature et une fascination pour les récits sombres. Si L’été où tout a fondu est, dans l’ordre de parution, son premier livre publié, il a néanmoins été écrit après Betty, roman qui fit d’elle une écrivaine remarquée dans le monde entier. Et notamment en France où Betty obtient de nombreux prix littéraires : Prix du roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020 ou encore Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020.


En préambule, disons-le d’emblée : nul besoin de lire Betty pour voir toute l’étendue du talent de Tiffany McDaniel : ce roman, L’été où tout a fondu, est déjà une preuve que l’écrivaine possède l’originalité et la puissance poétique des plus grands. 


Certes, ce livre est incroyablement dense, sans doute un peu trop long, et la plume de McDaniel peut parfois sembler un peu lourde, mais il est indéniable que son style est singulier. A travers l’histoire de Fielding et de sa famille, de Sal et de toute la ville de Breathed, McDaniel nous plonge au cœur d’une histoire qui fait jaillir les plus grands sujets de notre époque : racisme, homophobie, changement climatique et religion. Si la construction narrative s’en retrouve parfois un peu affectée par quelques invraisemblances, les qualités de ce roman restent indéniables. Un très beau roman noir, à la limite du conte.


La chaleur est arrivée avec le diable. C’était l’été 1984. Le diable avait bien été invité, mais pas la chaleur. On aurait pourtant dû s’y attendre. Après tout, la fournaise n’est-elle pas un attribut du diable ? L’un ne va pas sans l’autre.

Une histoire qui fait fondre nos préjugés


L’histoire se déroule en 1984 à Breathed, une petite ville fictive de l’Ohio. Le roman commence lorsqu'un procureur respecté, Autopsy Bliss, publie dans un journal local une invitation à Satan, lui demandant de venir le rencontrer en personne. Peu de temps après, un étranger arrive en ville : un jeune garçon noir prénommé Sal, pieds nus, un sourire mystérieux aux lèvres. Il affirme être le diable.


Narré par Fielding Bliss, le fils d'Autopsy, devenu un vieil homme solitaire et misanthrope, le roman raconte l’été où Sal a bouleversé la vie des habitants de Breathed. Cet été est marqué par une chaleur insoutenable et des événements tragiques, alors que la communauté sombre progressivement dans la peur, le doute et la violence.


Sous des allures de fable un brin métaphysique parfois, L'été où tout a fondu est avant tout une critique sociale acerbe. McDaniel explore les thèmes de la discrimination, du fanatisme religieux et de la peur de l’autre. Sal, l’étranger dont personne ne connaît l'origine, mais aussi  en tant qu’incarnation supposée du mal (il s’est, après tout, présenté comme le diable, ce à quoi bon nombre d’habitants de Breathed ont voulu croire), devient le miroir des pires travers de l’humanité. Les habitants, aveuglés par leurs préjugés, projettent sur lui leurs angoisses, leurs incompréhensions et leur haine. Ainsi, le roman montre comment une communauté peut être dévorée de l’intérieur par l’intolérance. 


Mais après tout, n’est-ce pas cela le péché ? Un peu de vie trop près de la flamme ? Le diable est à la mèche, et la cire coule en fondant.


Tiffany McDaniel : un plume originale et envoûtante


Dès les premières pages, McDaniel marque le roman de son style. Riche et imagé, il transforme chaque page en une toile vibrante d’émotions sur laquelle repose une tension palpable. Les descriptions de l’été caniculaire sont si immersives que l’on ressent presque la chaleur étouffante et l’air lourd qui imprègnent ces quelques mois de vie à Breathed.


Les dialogues, d’une grande authenticité, jouent un rôle clé au cœur de ce récit. Ils reflètent les luttes intérieures de ces personnages, leurs croyances et leurs doutes. Plus encore, c’est sans doute suffisamment rare tant c’est extrêmement bien réalisé, les dialogues sont aussi là pour catalyser la tension qui règne dans cette ville, sous cette chaleur infernale. Car si tous ces personnages, et Fielding en tête, tentent tant bien que mal de résister à la folie qui assaille leur existence, il pèse néanmoins sur eux une chape de non-dits qui exacerbe le disloquement de cette communauté. 


Le style McDaniel, c’est peut-être avant tout la très belle poésie qui se dégage de chacune de ses pages. Elle arrive à transformer son récit en une sorte de conte à la noirceur exaltée, empreinte d’une nostalgie et d’une tristesse que porte en lui le narrateur, plus de soixante-dix ans après, Fielding. La culpabilité qui le ronge, le désespoir qui l’assaille continuellement, Tiffany McDaniel arrive à le porter tout du long. Assez remarquable.


Néanmoins, cette écriture totale, s’il en est, va parfois (je dis bien parfois) de pair avec quelques longueurs, et des passages tout de même assez lourds. Prise par sa poésie, tout se passe de temps en temps comme si l’auteure se laissait porter par ses métaphores et son style au détriment du récit. Heureusement, ce sentiment n’est qu’éphémère, et ne brise en rien l’emprise que ce texte a sur son lecteur.


Les gens demandent souvent, pourquoi Dieu permet-il que la souffrance existe ? Pourquoi permet-Il qu’un enfant soit battu ? Qu’une femme pleure ? Qu’un holocauste soit commis ? Qu’un brave chien meure dans de telles souffrances ? La vérité est toute simple : Il veut voir par Lui-même ce que nous allons faire. Il a planté la chandelle, Il a posté le diable à la mèche et maintenant, Il veut voir si nous l’éteignons en soufflant dessus ou bien si nous la laissons brûler jusqu’au bout. Dieu est le plus grand spectateur de la souffrance qui puisse exister.


Un roman qui nous hantera longtemps


Au-delà de son intrigue captivante, le roman de Tiffany McDaniel offre une réflexion sur ses personnages. Face à l’arrivée de ce diable, Sal, tous sont mis face à leurs contradictions. Qui plus est, ce jeune homme d’à peine treize ans, par sa rhétorique et la profondeur de sa pensée, arrive à pousser les habitants de Breathed dans leurs retranchements. Que ce soit leur style de vie ou leurs préjugés, tous en viennent à interroger le fondement de leur vie.


Et le premier impacté par l’arrivée de Sal est, évidemment, Fielding. Il se lie d’amitié avec lui, ses parents en viennent même à l’adopter. Pourtant, à ses côtés, pour le meilleur et pour le pire, Fielding verra toute sa vie tomber petit à petit en lambeaux. Elle fondra sous ses yeux. Au fond, ce livre n’est rien d’autre qu’une forme de repentance, ou du moins une tentative désespérée pour revenir sur l’épisode qui a détruit sa vie. Pleins de remords, de culpabilité et de désespoir, ce récit signe la fin de l’innocence de ce jeune adolescent d’à peine treize ans à l’époque des faits.


Enfin, comment ne pas clôturer cette chronique en évoquant le climax de la descente aux enfers de la ville de Breathed ? Sans trop en révéler, et bien qu’on sentait venir le drame final, le passage qui le met en scène est profondément marquant. Empreint de symbolique, le dernier jour de l’été 1984 à Breathed restera pour longtemps dans l’esprit de quiconque refermera ses pages. 


C’est ça qui est derrière ma porte, vous comprenez ? Un monde sans pardon, et donc sans espoir.

L’été où tout a fondu est un roman d’une extrême noirceur, à la frontière du conte et de la fable métaphysique. L’arrivée de Sal, jeune homme noir présenté comme le diable, dans la petite ville de Breathed à l’été 1984, signe le début de la descente aux enfers pour cette petite communauté, et notamment pour la famille Bliss et son narrateur, Fielding. Sal, dont l’origine est empreinte de mystère, cet étranger, aura le rôle du catalyseur qui exacerbera toute la noirceur de l’âme des habitants de Breathed. En miroir de leurs propres démons, il attisera la haine et l’incompréhension de bon nombre d’entre eux et sera, au fond, le reflet de la folie qui les gagne alors que la canicule s’empare de la région. Mais revenir sur ce livre, c’est aussi revenir sur le style de Tiffany McDaniel. Sa plume est d’une extrême poésie, son écriture, totale. Par la puissance de ses mots, elle arrive à faire transpirer de ses pages la chaleur insupportable qui s’étend sur Breathed, mais aussi la tension qui, peu à peu, s’empare de ses habitants. Bien entendu, ce style si puissant n’est pas exempt de quelques reproches, me semble-t-il : d’abord les longueurs, certains passages étant parfois un tantinet longuets ; mais aussi une certaine forme de lourdeur qui s’empare du récit lorsque la poésie de McDaniel ne fait pas mouche. Néanmoins, ces défauts sont suffisamment épisodiques pour être noyés dans l’ambiance triste et mélancolique qui surplombe ce magnifique roman. Plus fascinant encore, elle arrive à transmettre tout le désespoir et la culpabilité qui rongent le narrateur, Fielding. Ce dernier, alors âgé d’à peine treize ans au moment des faits, voit durant l’été 1984 son monde s’écrouler, fondre, face à la bêtise humaine et voir ainsi disparaître l’innocence propre à son jeune âge. Bref, un roman aussi envoûtant que bouleversant.


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“ Chaque esprit se construit pour lui-même une maison, et par-delà sa maison un monde, et par-delà son monde un ciel.”

Ralph Waldo Emerson

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